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Le chant du cygne, hommage à Rocio Jurado

14 septembre 2007

Rocio Jurado

Il y avait sur la télé espagnole un récital d’une chanteuse de copla andalouse de Chipiona (Cadiz) appelée Rocio Jurado – c’est à dire Rosée Juré ou Jury- mais c’est son vrai nom. Nous avions des problèmes, soit avec le téléviseur de maman, soit avec la cassette que mes tantes avaient apportée de Madrid si bien que nous n’avions plus de son ; pendant quelques temps comme ça, nous la regardions. Elle est très belle. Elle a réhabilité les belles tenues dans la copla, chanson populaire andalouse qui n’est pas du flamenco.

Nous avions écouté sa voix cette été à la campagne avec A. le seul endroit où je trouvais séant de l’écouter, car le seul où sa voix pouvait respirer, jaillir, résonner. C’est une voix que je tiens à partager avec les personnes qui me sont précieuses, mais ce n’est pas une chose selon moi que l’on peut faire partout. Elle est ample, sa voix, elle a besoin d’air, elle est comme un écho, elle enveloppe et flotte, voile de mousseline de soie, sensuelle dans ses trilles, charnelle, frissonnante, intense…et –ensorcelante- elle jette un charme : celui des gitanes. Et surtout elle donne la foi aux impies, et de la force aux faibles. Je n’ai jamais su au juste s’il s’agissait là d’une chose inhérente à la langue espagnole ou si c’était lié à sa musique traditionnelle. Ce qui est sûr c’est qu’on ne peut pas ne pas aimer l’Espagne en écoutant Rocio.

Petite, je voyais ses interventions à la télé. Elle avait de longues mains fines, magnifiques, sublimes, – « manos de envidiar » – « des mains à envier » disait ma tante qui les avait elle même très belles. Elle était toujours très bien mise comme les Espagnoles aiment à l’être. Elle a un visage carré avec un menton bien détaché, un long cou, des cheveux teints en blond, des traits réguliers, des yeux allongés qui quand elle rit disparaissent sous la ligne dessinée par ses cils. Chez elle, c’était surtout la voix. Chez son aînée Lola Flores, Gitane, elle, aux yeux verts en amande à la Esmeralda, c’était l’interprétation. On ne pouvait pas y rester insensible disaient mes tantes et ma grand mère. C’était une sorcière qui brûlait le plancher disaient-elles. D’elle je ne me souviens plus.

Nous n’avions donc plus de son. Il y avait là une femme habillée en satin blanc -ou était-il argenté ?-, majestueuse, souriante, les yeux noircis aux khôle -deux meurtrissures- qui était habitée par un truc divin, le visage ouvert, éclos. On la voyait chanter mais on avait l’impression qu’elle était ailée. Ses mains : flottantes elles aussi, longues, impeccables, sublimes, tâchées par ses six décennies. Pleine de vie, de force, de feu : un brasier. De temps en temps elle faisait quelques pas et un petit tour sur elle même en enroulant ses bras et ses mains, des esquisses de pas de flamenco. Et elle souriait du sourire vindicatif et aguicheur des danseuses andalouses qui chez elle devenait un sourire charmant.

Quand le son revint, nous pûmes enfin entendre les paroles : « ayudame, ayudame, Señor a caminar », « aide-moi, aide-moi Seigneur à marcher- (à pouvoir continuer de marcher ? à faire mon chemin) » ! Bon : là on était traversé d’un frisson dans le ventre et on avait les larmes qui nous venaient avant même que les paroles n’eussent atteint le cerveau.
Quand elle a eu fini de chanter, cette chanson d’ouverture, elle retint un sanglot, et elle embrassa, émue, de ses longs bras fins les applaudissements du public debout et empathique. Le présentateur arriva. Elle apparut alors toute petite –elle ne lui arrivait qu’ à la hauteur de son torse- elle, qui avait eu l’air si grande !

D’elle on disait qu’elle était « la Màs Grande » (« la plus grande ») ou encore on l’appelait « la Voz de España » (la Voix de l’Espagne ). Elle riait. Elle riait, « tes mains tremblent », lui dit le présentateur, andalou lui aussi. Parce que cela faisait deux ans qu’elle ne chantait plus. Elle partait régulièrement à Huston, où les techniques sont peut-être plus avancées qu’en Espagne et où José Carreras était parti lui aussi. Elle répondit avec un sourire plein qu’elle était très émue car il y avait beaucoup de monde, et elle rit en disant avec le ton d’une enfant malicieuse, en avalant les dernières lettres de ses mots de son accent d’andalouse, et en aspirant les premières « no voy a llorar » ( je ne vais pas pleurer).

D’autre chanteuses et chanteurs intervenaient, Monica Naranjo, sa nièce, Paulina Rubio…L’un d’entre eux était plus ému qu’elle : ce grand danseur de flamenco gitan, – Antonio Canales !- qui on le voyait, était brisé de l’intérieur, et avait du mal à danser. C’est ainsi lorsque l’on va voir à l’hôpital un personne qui nous est chère : on s’écroule, et c’est elle qui nous console de notre peine, elle qui souffre, elle qui est malade. Et nous, nous avons mal à elle, nous essayons de prendre sur nous, jusqu’à ce que la corde, le fil fragile sur lequel nous marchons se brise et nous nous écroulons. C’était elle qui dansait pour lui, semblait l’encourager, lui donner la main, lui transmettre sa force, sa vie.

Paulina Rubio, quant à elle, était arrivée avec ses longs cheveux dorés et bouclés, ses jolies jambes fines et longues montées sur ses talons aiguilles, et son petit short sexy. Rocio n’était pas sexy comme Rubio, ni comme toutes les autres chanteuses qui viendraient la rejoindre au cours de la soirée. Sa peau n’était plus lisse, elle n’avait pas de fente jusqu’à la hanche. Cependant elles avaient toutes l’air de jouer qu’elles chantaient. Elles bombaient leur torse comme leurs coaches leurs avaient appris à le faire, mettaient leur lèvres en avant, essayaient de donner, d’attirer l’attention sur elles, chanter plus fort, faire des grimaces… pour être à la hauteur de Rocio ! Présomption inutile et présomptueuse ! C’était drôle de voir qu’elles étaient toutes en taille plus grande qu’elle ! C’était comme une image allégorique christique ou socratique.

Rocio, elle, ne faisait rien, sinon avoir la courtoisie de mettre en valeur les jeunes artistes, mais – ironie de la scène ou de la Vie-, c’était elle que l’on regardait, elle que l’on voulait voir. Les jeunes étaient en représentation : face au public. (Rocio, elle, était à l’intérieur d’elle même, pour mieux se donner). Elles faisaient penser à la phrase de Claudius à Laertes dans Hamlet « Art thou like the painting of the sorrow, a face without a heart ». Elles étaient vides. Des soupes. Il n’y avait rien d’essentiel chez elles. Des chansons désamées, sans intérêt. Des top models ridicules des défilés. Des invalides du sentiment et du don. Fatigantes. Comme les pianistes qui jouent des notes au lieu de jouer la musique. Rocio, elle n’était déjà plus en représentation : mais dans le don et la nudité, dans la sincérité du rapport.. Proche de son public, elle était. Elle bouleversait tous les critères de beauté ou de charme qui font autorité aujourd’hui, lesquels devenaient une sorte de gadjet, un fard, idiots, stupides, sans comparaison, critères auxquels elle substituait ses valeurs essentielles. Comme ses personnes dont on pourrait dire qu’il leur manque une peau : sans médiation, proche, présente. Un puits de vie.

Arriva alors un hermaphrodite bien enrobé que ma sœur cru être une femme. Falete. Ils chantèrent une chanson mexicaine. C’était le seul véritable duo de la soirée : ils ne chantaient pas chacun de leur côté mais bien ensemble, vrais. Lui aussi était authentique, quoique maquillé, les ongles vernis, les cheveux longs noirs, bouclés.

Si on était ému, je le compris alors c’est parce qu’on ne pouvait pas avoir de peine pour Rocio : on était « frappés » d’admiration. Elle ne tenait déjà plus à la terre ; elle s’envolait en sachant que ce qu’elle quittait était ce qui lui était devenu, avec la conscience de le perdre bientôt ce qu’elle avait de plus cher : la vie. Il y avait une sorte de grâce en elle, un pardon. Quelque chose de noble, de dégagé, de libre : l’essentiel.

La dignité de la supplication pour avoir du courage. La maladie l’avait mincie. Il y avait là un mystère. On se disait « elle résiste à sa peine » mais on voyait bien que ce n’était pas de cela qu’il s’agissait, en réalité. Elle était tout simplement heureuse d’être là. Tout simplement. Heureuse de pouvoir dire adieu à son public, à son art, à ce qu’avait été sa vie. Mais la simplicité du bonheur n’est pas donnée à tout le monde et il faut un don spécial ou les circonstances décrites ici pour être en mesure ne serait-ce que de l’effleurer. On ne pouvait pas croire l’écoutant chanter et la regardant, que cette voix et ce corps magnifiques étaient pour le corps, l’enveloppe d’une charogne pourrie et désagrégée à l’intérieur et pour la voix le jaillissement pur et inaltéré de la vie.

Garbo: dans Camille de G. Cukor « I always look beautiful when I’m about to die. »

Dans un texte grec d’un auteur que nous traduisions en seconde, dont j’ai oublié le nom il y avait cette phrase : « on dit que les cygnes chantent avant de mourir ».

« And the rest is silence».