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Vérité, l’âpre Vérité (Danton)

10 février 2009

imgp0319Il y avait à côté de mon hôtel un jeune homme filiforme qui fabriquait des chaussures artisanales qu’il vendait dans sa petite cabane bleue directement sur la rue. Des tongs. Il avait dû aller un peu à l’école car bien qu’il parlât dans un anglais approximatif, il était aisé de le comprendre. J’avais été enthousiaste concernant son travail, et je l’avais encouragé et félicité chaleureusement  tout en lui achetant deux de ses créations. Il souriait et me remerciait, tout fier. Je lui avais demandé son prix, et il m’avait donné ce qui selon lui devait être un prix exorbitant qu’il s’attendait à ce que je négocie. Malheureusement pour l’éthique locale, marchander ne m’a jamais amusé. Je sais bien, depuis que j’ai vu le Patient anglais, qu’il faut marchander pour être poli, mais je ne vois pas toujours pas l’intérêt d’enlever des revenus aux pauvres gens simplement pour être polie. En plus je déteste ça la politesse en général. Si l’on considère les choses sous un angle plus pragmatique, en laissant de côté les codes sociaux et la politesse, les quelques roupies que j’économiserais n’allaient certainement pas  changer ma vie mais pourraient certainement changer celle des marchands.

J’avais trouvé cela touchant, de voir l’air émerveillé qu’il prit quand il sut que je n’avais nulle intention de marchander et que je prenais les chaussures pour la somme qu’il demandait. Je lui tendis un billet, et il devait me rendre un billet de cinq cents, et deux billets de cent. Mais ne sachant pas compter et pensant lui faciliter les choses, c’est moi qui donnai, en plus deux billet de cent, qu’il accepta sans broncher. C’est seulement une fois sur le chemin du retour que je me suis aperçue que je l’avais surpayé, et qu’il ne s’en était pas plaint. Je m’empressai mentalement de faire de cette erreur un don afin que sa malhonnêteté présumée ne soit pas préjudiciable à son Karma. Finalement j’étais contente, car je voyais que son travail était honnête et je trouvais qu’il était bon qu’il soit récompensé par cette inadvertance de ma part ; elle était due à mes éternels ennuis avec la partie logique de mon cerveau, celle qui sert aux maths. Il me semble que c’est la partie droite, mais comme c’est cette même partie qui est responsable de l’identification de la droite et de la gauche- chose à laquelle je ne suis jamais parvenue, sans me demander au préalable avec quelle main j’écris, je préfère ne pas dire de quelle partie du cerveau il s’agit…Il e sera pas nécessaire de vous préciser à quel point les choses se sont compliquées avec l’utilisation de l’ordinateur : vous pourrez aisément l’imaginer. S. Di nous avait raconté qu’ils avaient, jadis, eu un chauffeur comme ça : lorsqu’on lui demandait de tourner à gauche, il demandait de quelle gauche il s’agissait puis montrait successivement sa droite et sa gauche…Etait-on chez Diderot ou dans une pièce de Molière?

Finalement j’étais contente et touchée par cet humble ouvrier. Je lui souhaitais de prospérer, et j’étais enchantée de participer à son essor. Deux cent roupies, correspondaient si on remet les choses dans leur contexte et en supposant qu’il en gagnât six mille cinq cent, à environ trente euros. Mais six mille cinq cent, c’était déjà bien quand on sait que si les villageois en gagnent deux mille cinq, c’est honorable. Bien qu’elle ait été absurde pour moi – elle correspondait à trois euros- ce n’était pas une mince somme pour lui,

Quelques jours plus tard, enchantée du confort de ces souliers, je suis repassée et je lui ai commandé deux nouvelles paires pour ma famille. On pouvait choisir le modèle et les couleurs. Elles étaient vraiment jolies ses savates. Il me demanda de lui payer à l’avance. Je n’avais pas la somme sur moi : je le lui expliquai. Il acquiesça.

Je dus revenir plusieurs fois parce que les chaussures n’étaient pas prêtes aux dates qu’il avait énoncées successivement à chacune de mes arrivées. Au moment de payer, je lui tendis un billet de mille, sur lequel  il devait me rendre un billet de deux cents. « Pardon Madame je n’ai pas de change ». Je traduis en bon françois : Madame avec votre permission j’ai l’intention de vous sucrer encore 200 RS. » Plus tard, lorsque le taxi me fit le coup de « sorry, Madam I have no change », j’avais déjà assimilé la précieuse leçon : cette fois là je suis donc partie faire de la monnaie pour lui donner le montant exact, quitte à ensuite lui donner le pourboire qui correspondait à l’argent qu’il devait me rendre.

J’en étais venue à être agacée par le petit artisan filiforme. Je lui fis remarquer que la dernière fois déjà je lui avais « donné » deux cents roupies en plus, espérant attiser ainsi quelque vestige de Loi morale en lui. Les séances de méditation m’avaient rendue bien optimiste ou bien candide ! Il me dit de repasser étant donné qu’il y avait une paire que je voulais changer, et qu’il me les rendrait à ce moment-là. Il sera inutile, je pense, de dire que dans son regard il était lisible qu’il espérait que j’oublie ou quelque chose comme ça, car il avait, quant à lui, toutes les intentions du monde de l’oublier…

Lorsque je repassai, il dut refaire la paire qu’il me fallait changer, car le modèle que je souhaitais était indisponible. Cet achat avait été fatalement déjà réglé. Je partis en lui disant que je lui faisais confiance pour  terminer en temps et en heure. En Inde comme ailleurs, le client obtient bien plus quand le marchand attend ses sous : bien que la candeur eut été en plein essor chez moi à ce moment de ma vie, je n’avais pas oublié cette triste vérité. Au bout de la troisième fois où je repassai, il rit en m’expliquant qu’elle n’était toujours pas terminée. Je l’arrêtais d’un regard glacial et avec un ton autoritaire que j’aurais détesté que l’on emploie avec moi je lui dis que cela n’avait rien de drôle.  Son rire s’arrêta net, et la fois suivante les chaussures étaient prêtes.

Je n’avais pas oublié qu’il me devait deux cent roupies et que s’il ne me les rendait pas, je l’aurais au total laissé me sucrer quatre cent roupies, de quoi acheter sans marchander une nouvelle paire de chaussures. Je me suis mise à penser à Voltaire, dont je vis tout d’un coup de visage malicieux apparaître, allez savoir pourquoi à ce moment là et cela me fit rire. Je pris cela avec philosophie, toujours parce que quatre cent roupies pour lui c’est beaucoup, et pour moi rien du tout ;  j’étais  contente : il n’était pas mendiant mais un travailleur de qualité. Mais bien que  j’eus pu être déçue de voir ma bienveillance en quelque sorte « trahie » -ce qui je le répète n’était pas le cas, ayant opté pour prendre l’entière responsabilité de mes erreurs et de son sucrage-  j’étais chagrinée.

J’entendais la voix de mon père dire « ah ! c’est pas grave ils volent comme ça un peu à droite à gauche, c’est normal, s’ils font pas un peu d’argent maintenant que c’est la saison des touristes, c’est pas en été qu’ils vont le faire ». Mais, moi, je savais  à quel point ces petits vols leur étaient pernicieux, et ce petit artisan m’était décidément bien sympathique malgré tout. En effet ce n’était parce qu’ils étaient miséreux qu’ils volaient. Mais parce qu’ils volaient qu’ils s’empêchaient de prospérer. Comme le disaient Abraham, la vibration d’abondance et celle de « je n’ai pas droit d’avoir de l’argent à moins de le voler » étaient bien trop éloignées …

La cause de mon chagrin était donc due à la connaissance du fonctionnement des Lois immuables de l’Univers. Je ne pouvais plus me bercer d’illusions. Ce jeune homme charmant au demeurant, à qui je souhaitais le succès de tout mon cœur, ne pourrait pas prospérer, tant qu’il ne changeait pas sa vibration. Je compris aussi par la même occasion  que ce n’était pas un hasard, si je n’avais pas eu la possibilité de le payer à l’avance lorsqu’il me l’avait demandé. En lui il y avait certainement la croyance « on ne peut pas me faire confiance, je ne tiens pas parole, je suis un tricheur. Si vous voulez obtenir quelque chose de moi, il ne faut me payer qu’une fois le travail accompli, et il faut être autoritaire, il n’y a que ça que je comprends » : le fait que je n’ai pas eu de liquide sur moi répondait donc, avec une constance inébranlable, à ce qu’il émettait.

Ce jour-là une énorme tristesse m’envahit en voyant que cet ouvrier de qualité se condamnait lui-même à rester dans sa cabane de rue, pauvre, par ignorance de ce que Kant appelle, « la Loi morale qui est en moi » et qu’il met en parallèle –cela mérite d’être noté- avec le ciel étoilé au-dessus de sa tête: l’Univers quoi… Bon à la décharge du petit ouvrier, Kant parle de la Loi morale qui est en lui, pas dans les petits artisans de Pondy… Ca aussi, ça mérite d’être noté.

Ce fut Victor Hugo qui vint à ma rescousse, pour me tirer de mon chagrin duquel Kant s’était montré incapable de me tirer. Un extrait des Misérables, me vint. Lorsque le colonel Javert arrête Jean Valjean en possession de chandeliers en  argent – joli symbole les chandeliers en argent-  et revient voir le curé à qui ils appartenaient à l’origine. Le curé répond  qu’il lui a donné cette argenterie, et que Jean Valjean ne l’a pas volée. Victor Hugo ne manque pas d’éclairer le lecteur ensuite – on est chez Hugo, on va pas faire dans la subtilité : une fois partis, la religieuse s’étonne de voir que le curé a menti, et l’interroge à ce sujet. Celui-ci répond qu’il n’a pas menti, que ces chandeliers appartenaient aux pauvres et que Jean Valjean, qu’ils avaient accueilli chez eux,  et hébergé pour la nuit était un pauvre, que par conséquent il n’avait repris que son dû… Comme on est chez Victor Hugo et pas dans les rues de Pondichéry, l’âme de Jean Valjean est rachetée par cette action du curé, et il devient honnête. Comme je rêvais de choses grandes, je fis donc comme le curé, au moment de récupérer les dernières paires : « Ne me deviez-vous pas deux cent roupies ? » Il prit l’expression d’un enfant pris en flagrant délit par son institutrice et recherchant dans les tréfonds de sa mémoire ce qui a bien pu se passer. Puis d’un air innocent, il laissa échapper un… « Si » timide et tout honteux qui incluait des excuses. Il semblait alors  tellement charmant que cela faisait de la peine de voir comme il se condamnait à être toujours miséreux, par ignorance. Moi j’étais chagrinée et lui il en avait strictement rien à faire de mes états d’âme pour lui…J’aurais voulu lui expliquer toutes ces choses, par compassion mais je ne voulais pas devenir sentencieuse alors qu’il ne m’avait rien demandée, et qu’il en avait strictement rien à F*** de Victor Hugo, de Kant, de Molière, de Diderot de Voltaire et d’Abraham. Lui pensait que son gain à court terme était plus précieux que toute forme  de grandeur littéraire ou d’honnêteté…je n’allais tout de même pas appeler la police pour ensuite gracier le jeune homme, juste faire comme dans Victor Hugo ! ( en plus chez Hugo ça marche pas comme ça).

Donc finalement, vous vous en doutez, mon histoire se termina de façon aussi minable que le sont ces savates lorsqu’on les compare aux chandeliers d’argent, sans appeler la police pour faire comme dans Hugo en vue d’obtenir ainsi une exaltation des grands sentiments, ni rien. En plus, je suis sûre qu’en plus la police de Pondy n’a rien à voir avec le Colonel Javert, et dans les Misérables le sénar est beaucoup mieux ficelé : Jean Valjean se fait rattraper par Javert qui le ramène chez le curé. Ils sont pas devant une boutique de rue. Ici, le curé, c’était moi dansle meilleur des cas, la religieuse on en avait même pas besoin car je connais l’histoire des Misérables, et en plus si y’avait pas vous, il n’y aurait pas de lecteurs à qui expliquer toutes les ficelles… le type allait pas se faire rattraper par la police car je n’avais hébergé personne, les savates n’étaient de toute façon pas des chandeliers d’argent, bref, on était dans la médiocrité la plus totale…chez Hugo c’était beaucoup plus palpitant alors, pour conclure :  « Vous pouvez gardez ces deux cent roupies, je vous les offre, merci ».

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