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Le théâtre National de Kaunas

9 octobre 2007

  • Les débuts d’un théâtre spécifiquement lituanien

Du théâtre importé au théâtre exporté : de la Corée jusqu’en Argentine en passant par l’Europe, le théâtre lituanien s’impose par sa singularité novatrice. Aspects de cette épopée faite de ruines et de remous historiques.

  • Un système hérité de l’époque soviétique

Si l’on peut, encore aujourd’hui, admirer, le Pays Lointain de Jean-Luc Lagarce, monté il y a quatre ans par Gintaras Varnas, directeur du Théâtre National de Kaunas, c’est bien parce que le système des représentations théâtrales, en Lituanie, offre une alternance d’une quinzaine de spectacles à l’année qui s’étendent sur plusieurs années. La Cerisaie de Tchékhov montée par Rimas Tuminas est, quant à elle, encore visible quinze ans après sa création, alors même qu’on a dû remplacer certains de ses acteurs disparus par d’autres…
Ce système totalement inconnu, est le fait de l’héritage soviétique, digne descendant des aspirations grecques qui ont fait du théâtre un service public. En Lituanie, la majeure partie du théâtre est subventionné, les acteurs et metteurs en scènes sont tous issus de l’Akademija, l’unique école d’art dramatique. Ils font partie de la troupe de l’une des huit scènes Nationales, et sont en leur qualité de fonctionnaires rémunérés par l’Etat. Les répétitions des deux nouveaux spectacles annuels de chaque théâtre ont lieu sur les scènes où ils seront représentés. Oskaras Koršunovas qui fêtera ce mois-ci le sixième anniversaire de la création de son théâtre indépendant, l’OKT, fait exception à cette règle. N’ayant pas de lieu propre, il lui arrive de répéter dans des entrepôts désaffectés. En réalité le système est bien plus souple qu’il n’y paraît et les acteurs d’un théâtre peuvent être invités par d’autres : c’est pourquoi, un système de doubles se met en place de façon à préserver néanmoins la liberté des acteurs.

  • Théâtre et censure

Pour un citoyen modeste, le théâtre s’avère être moins onéreux que le cinéma, et de fait tout à fait abordable. Mais la popularité du théâtre en Lituanie n’est pas seulement un fait financier. A l’époque Soviétique, en effet, les théâtres qui sont un des hauts lieux de résistance à l’oppression, sont soumis à la censure. C’est à croire que les artistes lituaniens ont su appliquer à merveille l’aphorisme de Gide selon lequel « l’art naît de contraintes, vit de lutte, meurt de liberté » : bien loin de subir la censure, ils s’en servent comme pierre d’achoppement.

Dans les années 1950, alors que c’est l’Ecole Russe de Stanislavski importée par Michaël Tchékhov qui écrase le paysage théâtral lituanien, un élève metteur en scène Juožas Miltinis, choisit d’achever ses études à Paris plutôt qu’à Moscou. Il étudie chez Charles Dullin, avec pour camarade de classe Jean Vilar. A son retour il crée un théâtre se démarquant du pathos à la russe, préférant le physique et le concret, à la parole et au psychique. Quant à Eimuntas Nekrošuis, c’est à Kaunas qu’il monte Ubu Roi de Jarry, événement qui marque le début d’un théâtre fait de métaphores et de symboles, qui non seulement contournent la censure mais encore incarnent les idées abstraites en une sorte d’allégorie.

Cette matérialisation conserve néanmoins l’esthétisme et le lyrisme de rigueur à l’Ecole Russe, équilibre précaire s’il en est ! En effet le théâtre lituanien réussit un alliage de ces deux choses, a priori antagonistes que sont la concrétude et le lyrisme, en faisant de cette concrétisation une métaphore allégorique. C’est ainsi que dans le Roméo et Juliette de Shakespeare, mis en scène par Oskaras Koršunovas, qui prenait place dans deux pizzeria quasi identiques, les idées abstraites telles que la rivalité ou la mort, étaient incarnées tour à tour par la farine. La truculence et la chair Shakespeariennes, étaient rendues dans la pâte : les deux familles rivales façonnaient des formes phalliques dans leur pâtes à pizza, incarnant métaphoriquement la rivalité en un combat de mâles. Ces dix minutes sans que l’on eût encore prononcé le moindre mot, restituaient ainsi – métaphoriquement- les combats du début du texte Shakespearien. Alliage antinomique de physique, de corrosif, et d’esthétisme et métaphores… en la matière.

  • « Symboles,allégories» : griffes lituaniennes

Les spécificités propres au théâtre lituanien résident en ces allégories qui donnent leur force à l’image et à l’imaginaire. C’est un théâtre qui parle à l’intuition et aux sens, pas à l’intellect.

« Quelles que soient nos croyances, qui peuvent différer, c’est toujours la même forme de pensée » explique Gintaras Varnas. « Notre théâtre questionne l’être, l’existence, et le rapport au monde. Si les didascalies indiquent qu’il y a une table, ou une porte, on pourrait penser qu’il faudrait nécessairement que cette porte soit sur scène. Pour nous, ce qui importe davantage, c’est l’essence, pas le réalisme ».

Aujourd’hui, à Kaunas, de concert avec son scénographe Andris Freibergs, Gintaras Varnas s’attache à créer des lieux et des atmosphères inouïs. Sa mise en scène du Pays Lointain de Lagarce se joue dans une salle longue de 35 mètres et large de 6 mètres. Sur le mur du fond, des lits s’alignent avec des gravats de rails en guise de matelas. A jardin et à cour, se tiennent deux coiffeuses qui renvoient, elles, au foyer. La scène ainsi éclatée devient l’espace unique de plusieurs lieux, déclinés de façons multiples : à la fois le point d’arrivée du personnage principal, et le chemin parcouru jusqu’au paiement des dettes envers sa famille….

Varnas s’attache également à faire découvrir des textes contemporains. Deux auteurs récemment primés Marina Carr pour Portia Coughlen et Timothée de Fombelle pour Le Phare sont ainsi joués par la troupe lituanienne sur la scène Nationale de Kaunas.

Eva Guerda

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2 commentaires

  1. Merci pour ces commentaires éclairants sur un théâtre lituanien que nous connaissons encore mal en france ! bonne continuation


  2. Je cherche à joindre eva



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