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Le théâtre Lituanien, vu de l’intérieur

8 octobre 2007

Le théâtre en Lituanie : vue de l’intérieur.

J’ai eu la chance d’assister aux répéts de l’éminent professeur de Koršunovas et Varnas, et d’une lignée d’acteurs exceptionnels. C’est une des figures les plus importantes du théâtre lituanien. Sans lui il ne serait pas ce qu’il est.

Au lieu de l’homme que je m’imaginais, j’étais tombé sur un vieux monsieur – plus jeune que Jean-Louis – et de petite taille. Cheveux blancs, barbe, qui parlait avec la main sur le menton, en baissant la tête, avec une voix de prêtre d’église.

Les acteurs lituaniens sont capables de tout faire. Ils suivent des cours de mime, d’acrobatie, de danse intensive. C’est pourquoi ils sont totalement libres dans leur corps. En outre ils ne connaissent pas ce qui empêche les gens de jouer en France : la honte. Ils ne sont pas pudiques comme acteurs. Comme êtres humains, le peuple Lituanien est très digne. Ils reçoivent des coups dans la gueule sans que le coup en apparence ne les affecte.

Le premier jour arriva Viktorija Kuodytė. Elle joue dans les Démons une fille d’une vingtaine d’années avec une paralysie à la jambe. Elle entra sur scène avec son problème à la jambe, et les épaules courbées. J’adore cette actrice : je l’avais vu jouer Sonia dans Crime et Châtiment et dans un autre spectacle de Varnas. Egalement dans Ophélie. Elle parlait avec une voix douce de bande dessinée. Avec une telle voix il paraît presqu’ impossible qu’on la croie . Elle s’agitait dans tous les sens, se mettait à sangloter, à rire deux secondes plus tard, avant de retomber dans des sanglots enfantins, prenait par les bras son partenaire, l’asseyait, le relevait, lui peignait les cheveux avec un peigne qu’elle sortait de sa bottine, faisait des tours sur elle-même perdue, regardait autour d’elle-même en animal traqué par son ivrogne de frère absent, jouait dos au public un épître au soleil…Son partenaire ressentait l’agitation du personnage, et épousait tous ses mouvements dans une espèce d’évidence entendue. Comme s’il s’agissait d’une chorégraphie, étudiée jusqu’à l’aisance, comme ces danseurs de glace russes qui remportèrent les jeux Olympiques à Albertville en 1992, sur leur Fugue de Bach . Dextérité, évidence, …quand elle avait fini de parler, je compris qu’elle venait de faire une longue tirade d’un quart d’heure pendant laquelle l’autre n’avait pas dit un mot.

– Ca fait longtemps que vous répétez cette scène ? je demande à Albertas l’assistant de Vaitkus.

– On a commencé il y un mois.

– Ca se voit que cette scène a été bossée à la perfection. C’est hallucinant !

– Non, pas cette scène. Cette scène c’est la première fois qu’on la voit. Elle vient d’apprendre son texte. Je veux dire qu’on répète depuis un mois à la table, et on vient seulement de commencer à bosser sur scène. Le metteur en scène- ils ne l’appellent pas Jonas, comme moi, mais režisierius, i.e. metteur en scène – est un homme pratique : il n’aime pas bosser longtemps à la table.

– Et pendant votre travail à la table vous faites quoi ?

– On lit le texte, et il explique à chacun le but du personnage dans chaque réplique. Les enjeux de chacun.

Il y avait un autre acteur qui était arrivé avec un personnage d’ivrogne qui tendait à la maîtresse de maison des roubles. Son personnage était achevé. Il crachait dans ses mains. On ne voyait pas qu’il était ivre. On le sentait c’est tout.

Pratiquement tous les personnages étaient trouvés avant la première répét. Ils apprenaient leur texte la veille, et lorsqu’ils arrivaient sur scène, ils n’avaient plus qu’à jouer les uns avec les autres. Tout cela paraissait d’une simplicité enfantine. C’est comme quand Racine disait « J’ai trouvé ma pièce il ne me reste plus qu’à la mettre en vers. Oui « plus qu’à la mettre en vers », il faut voir quels vers !

Vaitkus, ne réglait pas leurs déplacements, ils se jetaient à l’eau et le résultat était stupéfiant ! Il était accoudé sur le bord de la scène et regardait simplement les merveilles de ses acteurs.

– Albertai est-ce qu’ils vont être capables de refaire leurs déplacements ? Ils marchent à l’intuition. Comment-ils vont faire ?

– C’est pas important. L’essentiel c’est que le but soit présent dans chaque réplique.

– Fais voir le texte

– Tu dois faire comme ça

J’éclate de rire, lui aussi.

– Tu sais chez moi aussi il y a des livres je sais comment ouvrir un livre, merci. Je ne viens pas d’un village.

– Tu viens d’où ?

– De Paris.

– Qu’est ce que tu fais ici ?

– On m’a commandé un article sur le théâtre lituanien, je répondis pour faire court.

Vers la fin de la matinée Vaitkus leur demandait de refiler les scènes, en insérant dans chacun des personnages, quelque nesąmūnės, comme Vikorija venait de le faire. Le mot est pratiquement intraduisible en français. En anglais ce serait nonsense , c’est à dire quelque chose d’illogique, d’impossible d’après les lois de la logique. C’est en fait ce qui traduit la brisure interne du personnage. C’est, je le compris alors, essentiel. Un petit geste qui donne toute l’ampleur dramatique du personnage. C’est ce que j’avais compris de plus important.
Quand il refilèrent les scènes à peu de chose près c’était exactement les mêmes déplacements.

J’étais émerveillée. Ils avaient appris le texte la veille, et ils répétaient en ayant trouvé leur personnage. Le reste venait tout seul. Ils réagissaient les uns aux autres en balançant leur texte. Ils s’occupaient de jouer la situation dans toute son ampleur. Tout leur corps parlait. Ils contrefaisaient leur voix. Ils avaient créé des personnages énormes. L’un parlait toujours avec un tic de bègue et en relevant les sourcils. L’autre remettait les manches de sa veste dans une malaisance, une intimidation constantes. L’ivrogne était arrivé en sautillant, en dansant, il crachait dans ses mains en comptant les roubles qu’il jetait parterre. L’autre, qui jouait une vieille dame, arrivait avec la canne à la main, recourbée sous le poids des ans, exactement comme dans « Les sept vieillards » de Baudelaire.

Pourquoi en France on est incapable de monter Tchékhov ? Il manque les personnages, leurs excès, les sanglots suivis de larmes les changements brusques d’humeur le rire les larmes… On est « cartésiens » comme on dit ici – en sachant qu’être cartésien n’a rien avoir avec la philosophie de Descartes, que l’amour platonique, n’a rien à voir avec la philosophie de Platon dans Le Banquet et que le Machiavélisme de Lady Macbeth, n’a rien à voir avec le Machiavel du Prince : il ne s’agit là que d’abus de langage.

Les acteurs Lituaniens jouent souvent dos au public. En France on nous apprend à regarder de face, à « donner nos yeux ». C’est attendu, facile, conventionnel. En Lituanie, ils ne donnent pas que leurs yeux au public, ils donnent tout leur corps. En France on joue pour le public. Donc on reste dans le domaine du jeu, toujours. En Lituanie, le public, est partenaire des acteurs, pas simplement un groupe de gens qui regardent. On sort du domaine du jeu pour passer au domaine de l’existence, de l’être. Ils vivent ; ils ne jouent pas.

« Je ne connais qu’un bon metteur en scène : le hasard » dit Oskaras Koršunovas.

Les acteurs lituaniens se servent du hasard. C’est le secret de leur art. C’est la Vie.

Eva Guerda

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