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Crise de la culture : les artistes du rejet. Par Fanny Carel

3 octobre 2007

Par Fanny Carel

EN ATTENDANT QU’ON LUI ARRACHE LES DENTS !
On propose à une comédienne un contrat pour une journée de travail ? Soit. C’est pour faire de la figuration dans un spectacle ? Les débutantes sont acceptées, car pour de la figuration il n’en faut pas davantage ? Très bien.On n’engage pas moins de 15 jeunes femmes sur ce seul spectacle? Encore bravo : on fait travailler des intermittentes ! La profession sort du marasme, un avenir radieux s’offre aux artistes.Hélas, ce n’est pas tout : pour croire ce qui va suivre, il faudra lire jusqu’au bout cette prétendue offre d’emploi : vous allez voir ce que vous allez voir !Comme l’air de la calomnie, cela commence piano, pianissimo : chacune des figurantes n’aura qu’une fois les honneurs de la scène ; on commence à déchanter, mais bon, il faut bien apprendre à partager.

Puis on découvre la nature de la prestation : on comprend, hélas, que celle-ci ne saurait avoir lieu qu’une seule fois . Lisons l’annonce, tout à fait officielle, parue, sur le site de l’ANPE-spectacle : Urgent – le théâtre du Rond-Point recherche pour la figuration du spectacle de Rodrigo Garcia du 8 au 18 novembre 2007 : 15 jeunes femmes aux cheveux longs acceptant de se faire raser la tête pendant le spectacle (rémunération 200 euros bruts).15 filles ? Mais si le spectacle connaît le succès, combien en passera-t-on sous la tondeuse ? Un troupeau de combien de têtes ?Le traitement jadis infligé aux malheureuses qui avaient « trahi la patrie » en couchant avec un soldat allemand soulève le cœur par la brutalité, la lâcheté, la stupidité du procédé : cela s’apparente au lynchage, le plus abject des crimes.On pense également à Fantine, l’héroïne infortunée des Misérables, qui dut vendre ses cheveux, puis se faire arracher les dents pour nourrir sa petite Cosette.On n’en est pas encore aux dents, mais les cheveux vont bel et bien y passer. Encore Fantine ne fut-elle qu’une héroïne de roman, une créature imaginaire.

Or ce n’est pas en imagination qu’on nous offrira au théâtre du Rond-Point le spectacle dégradant de cette mutilation « live ».Le plus effrayant, c’est que le responsable de cette ignominie le grand Rodrigo Garcia (n’oublions jamais ce nom glorieux !), trouvera certainement les quinze malheureuses comédiennes au chômage capable de payer d’une séance de torture l’immense honneur de figurer dans une œuvre dudit Rodrigo Garcia. Tout est casting pour une comédienne frustrée ; tout devient une chance à saisir. On se jetterait de la tour Eiffel sur la seule promesse d’être engagé sur un prochain spectacle. Les Rodrigo Garcia et ses pareils (il en existe) sont capables de ressusciter les morts et de faire repousser les cheveux.Il est vrai que « la boule à zéro », c’est mode, ça vous branche. Mettons, supposons que les quinze filles en cause ont bel et bien envie de se faire tondre… Le procédé n’en demeure pas moins odieux : On admet aujourd’hui la nudité sur une scène, encore qu’elle ne serve d’ordinaire qu’à émoustiller les gogos. Mais, bon.

Après le spectacle, on se rhabille et on tâche d’oublier les gogos. Les cheveux, quant à eux, ne repousseront pas de sitôt. Ce qu’on va proposer au public est bien moins de l’ordre du théâtre que du plus ou moins « gore », ingrédient principal de ce qu’on appelle d’ordinaire une performance.Orlan se fait refaire chirugicalement le visage sous une caméra : son exemple est fameux et vaut tous les exemples, les résume en quelque sorte.Or Orlan agit seule et suit un but qui n’appartient qu’à elle. Ses sanglantes métamorphoses sont son œuvre, elle en est l’auteur.Se faire tondre n’est pas une opération physiquement douloureuse. L’acte qu’ici l’on prémédite nous paraît pourtant d’une absolue brutalité, pour la simple raison que la « figurante chauve », qui malheureusement ne chantera même pas, n’est maîtresse d’aucune des actions qui se commettront sur elle. Elle n’est à la rigueur qu’un objet, qu’un élément du décor, qu’une bête : on attend de Mme Brigitte Bardot qu’elle s’émeuve aussi pour ces artistes qu’on instrumentalise aujourd’hui et réduit à la condition de « sous-animaux » qu’aucune loi, aucun lobby ne protègent.Mais vous me direz qu’on les paye, ces filles, qu’elles vont toucher deux cents euros (moins les cotisations et charges), tandis qu’on ne paye pas les moutons pour les tondre. Non, certes. Mais avec les unes comme les autres on se fait (pardon, Monsieur Rodrigo Garcia) des couilles en cachemire !

Fanny Carel est comédienne sous le nom de Sophie Caffarel, et auteur de romans et de théâtre. Le Mercure de France a publié en 2005 À MA SŒUR DU BOUT DU MONDE et en 2007 LE CŒUR OUVERT. L’École des Loisirs publiera INSÉPARABLES, (théâtre pour enfants et adolescents) en mars 2008 .

 

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One comment

  1. Eva,
    Si on leur coupe les cheveux (alors qu’on pourrait très bien se débrouiller avec des perruques), c’est précisément pour qu’on en parle !



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