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GR65

15 septembre 2007

A M.H. Avec reconnaissance. E.

20 08 07 , 11h du matin. Je descends au Puy en Velay, comme mes camarades. J’ai le sourire jusqu’aux oreilles, je souris seule, et je suis habitée par une énergie millénaire. C’est un chemin très chargé. Autrefois les pèlerins faisaient le chemin sur des routes bien plus précaires pieds nus ou en sabots, et leur énergie continue à parvenir aujourd’hui à tous ceux qui foulent le GR65. C’est très simple : ça consiste juste à marcher droit devant soi.

Je visite la ville, je prends tout mon temps et quitte le Puy à 13h passées après avoir même visité une boutique de pierres.

Il fait beau, les paysages sont amples et variés, l’air est pur. A travers les collines et montagnes, je cueille les mûres que je déguste au fur et à mesure de mon avancée, je profite, j’ai tout mon temps. J’écoute le bruit de mes pas sur les graviers et le sable : un bruit que j’ai toujours adoré depuis petite. Ce présent c’est ce que j’ai attendu tout l’été et depuis plus d’un an déjà lorsque M. m’avait parlé de sa randonnée géniale !

Ce premier jour est harassant, j’arrive au gîte à 20h45, tout le monde a déjà dîné, moi je n’ai mangé que des mûres, et j’ai mal à tout mon corps. Les gens m’offrent à boire ils se montrent solidaires, avenants, ils m’aident sur les trajets à faire. Je n’ai rien prévu, rien réservé, je fais confiance à la vie pour me mener aux meilleurs lieux. Je les entends se dire dans leurs coeurs « la pauvre petite elle arrive que maintenant ». Alors ils m’offrent leur aide, et ce qu’ils ont, et me posent plein de questions comme si j’étais une sorte d’héroïne. Mais je ne suis pas pauvre, je suis juste extrêmement fatiguée et je prends ce qu’ils m’offrent le mental totalement apaisé.

Quelle sensation agréable et toute sensuelle, malgré la douleur physique! le mental est apaisé et je ne me dis rien, je sens j’éprouve, je suis, n’en déplaise à Descartes qui ne se rendait compte de son existence qu’en la déduisant par la pensée ( Pas quand il était dans le lit de Christine de Suède ? Elle ne ressemble pas du tout à Garbo malheureusement, et selon les historiens homos elle aurait eu surtout des maîtresses- ce que montre aussi Hollywood) . C’est vrai que j’arrive bien tard, et j’ai dû plonger mes pieds dans l’eau d’une fontaine de village, et décharger mon sac pour pouvoir continuer mon trajet. L’eau est glacée, et pleine de petits dépôts de nature. Mes pieds adorés deviennent tout rouges. L’Ayurvéda qui vénère les pieds dit « le corps a la capacité d’envoyer du sang là où il en a besoin. » Alors tandis que je regarde mes pieds rougir selon cette loi de préservation, je téléphone pour voir s’il y a un lit de libre pour moi. Et oui, preuve que j’avais raison de faire confiance à la Vie! Encore 2km, jusqu’au prochain village ! que c’est long ! Premier jour 17km, ce n’est pas grand chose, mais c’est beaucoup quand on compte le sac de 8 kg, et l’heure de départ. Plus tard je sus qu’à 11h les gens avaient déjà fait plus de la moitié du trajet et qu’à 13h souvent ils arrêtaient leur marche ! Au fur et à mesure des kilomètres le sac d’abord insoupçonné et partie intégrante du dos presque, se met à peser de plus en plus jusqu’à se transmuter en une douleur aux cervicales et aux hanches.

Mais aussi fatiguée que je sois, la terre tourne et le soir tombe. Aussi fatiguée que je sois l’air continue d’être pur et les pierres, les arbres les oiseaux qui vivent comme je vis en ce moment même depuis des millénaires, continuent à être. Ce que je suis et comment je suis ne change rien. Alors je réalise que je suis une avec cette nature bienveillante et méconnue ou connue de loin. Tous les éléments de la forêt ont soudain manifesté leur âme pour moi. C’est peut-être ça cette énergie qui peuple le GR65. Elle est palpable, dans la lumière et dans le souffle des éléments.

Jean-Marc Stoeffler

Bizarrement en rando il y a surtout des personnes âgées qui ne travaillent plus. Je suis jeune, et une sorte d’extra-terrestre pour eux. C’est pourquoi ils sont si gentils. « Mais vous marchez seule ? – Bien sûr ! », je leur réponds étonnée. Pour moi la marche n’a de sens que solitaire. Ils sont en couple, des couples mariés. Pour eux elle n’a de sens que solidaire. Les maris portent le poids pour leurs femmes malades ; l’un porte un cadix, une espèce de chariot accroché aux hanches, avec une tente « pour préserver leur autonomie quand même disent-ils, car ma femme a une fibro-mialgie, vous comprenez ». On respire l’harmonie chez eux. Il s’aiment toujours et vraiment. C’est étrange. C’est une espèce de mystère, on ne voit pas comment s’est possible après toutes ces années mais cela donne de l’espoir. Pour moi aussi ce sont des extra terrestres. Au Puy j’ai pris une photo d’un panneau qui indiquait un restaurant appelé le Croco, et ce jour est l’anniversaire dudit Croco.

Il y a deux japonaises déjà dans leurs petit sac à viande sur leur lit. Elles sourient. Les japonais ne parlent pas mais sourient toujours, en tout cas, c’est ainsi pour tous ceux que j’ai rencontré jusqu’ici. Le lendemain on part, sous une pluie fine ; elles sortent leur parapluie : cela me fait rire ! La forêt est prise dans la brume, la mousse colore les pins de bleu canard : le tableau onirique de conte de fées pour moi, fait penser à mon couple de retraités lorrains qu’il s’agit d’un film d’épouvante ; c’est vrai qu’il y a des arbres tombés et des toiles d’araignées accrochés à eux. Serait-ce que ma mémoire de cours sur Perrault « re-connaît » immédiatement cet Univers selon un réflexe de Pavlov ?

Plus tard sur les montées à travers les forêts, je suis seule, et je n’entends que le bruit de mes pas et de temps en temps le bruit d’un cours d’eau ou d’une petite cascade. Un silence incroyable. Il est possible d’entendre le silence. C’est ce que je retiendrai de ce chemin. C’est une sorte d’attente ; l’attente d’un bruit. Pas un insecte, pas un craquement, seul le bruit de mes pas. C’est non pas une absence mais la présence d’une absence de sons. Comme l’espérance.

Le silence et le présent.
Etre seule aide à cueillir ce silence et ce présent. J’imagine que ces couples qui ont un univers commun sont habités par les souvenirs et les projets. Et les conversations peuvent revenir en arrière et les tirer du présent, de l’éphémère. Mais de chaque personne que je rencontre et retrouve plus tard sur les étapes, je ne sais qu’une chose : elle est là sur le GR 65, c’est ce qui lui tient lieu d’identité présente, avec son apparence et le son de sa voix.
On ne peut pas ne pas être au présent, quand on cherche où poser son pied ; quand on dépose son pied sur le sol de manière à ne pas tomber, on ne peut pas penser à ce qu’on a fait ou a ce qu’on fera, on pense à ce qu’on fait, on vit l’éphémère, on vit le présent, comme son nom l’indique : le cadeau.

Je vous souhaite à tous de connaître la saveur merveilleuse du présent et du silence.

(Crédit photographique : Jean-Marc Stoeffler. Voir son site)

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5 commentaires

  1. Ultreia ! Antonio Machado : el camino se hace caminando… No te vayas ni Campos de Castilla…


  2. Ce sont toujours des réflexions des plus profondes qu’on exige, et qu’on voudrait commenter, mais les remarques les plus naïves sont celles qu’on aime retrouver…


  3. bravo Eva pour ton site
    tout en sensibilité et en poésie
    dommage,j’aurais aimé en savoir plus sur ton pèlerinage sur la route de compostelle,
    peut etre quand tu aura le temps, si tu trouve qu’il y a plus à raconter…
    bonne continuation
    xxx


  4. Un texte très joli et poétique !
    Bonne continuation 🙂


  5. merci beaucoup

    avez vous fait ce chamin vous même?

    je compte en écrire un autre quand j’aurais le temps d’y songer

    renvenez me voir il y a trop de choses à dire

    eva



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