Il y avait à côté de mon hôtel un jeune homme filiforme qui fabriquait des chaussures artisanales qu’il vendait dans sa petite cabane bleue directement sur la rue. Des tongs. Il avait dû aller un peu à l’école car bien qu’il parlât dans un anglais approximatif, il était aisé de le comprendre. J’avais été enthousiaste concernant son travail, et je l’avais encouragé et félicité chaleureusement tout en lui achetant deux de ses créations. Il souriait et me remerciait, tout fier. Je lui avais demandé son prix, et il m’avait donné ce qui selon lui devait être un prix exorbitant qu’il s’attendait à ce que je négocie. Malheureusement pour l’éthique locale, marchander ne m’a jamais amusé. Je sais bien, depuis que j’ai vu le Patient anglais, qu’il faut marchander pour être poli, mais je ne vois pas toujours pas l’intérêt d’enlever des revenus aux pauvres gens simplement pour être polie. En plus je déteste ça la politesse en général. Si l’on considère les choses sous un angle plus pragmatique, en laissant de côté les codes sociaux et la politesse, les quelques roupies que j’économiserais n’allaient certainement pas changer ma vie mais pourraient certainement changer celle des marchands.
J’avais trouvé cela touchant, de voir l’air émerveillé qu’il prit quand il sut que je n’avais nulle intention de marchander et que je prenais les chaussures pour la somme qu’il demandait. Je lui tendis un billet, et il devait me rendre un billet de cinq cents, et deux billets de cent. Mais ne sachant pas compter et pensant lui faciliter les choses, c’est moi qui donnai, en plus deux billet de cent, qu’il accepta sans broncher. C’est seulement une fois sur le chemin du retour que je me suis aperçue que je l’avais surpayé, et qu’il ne s’en était pas plaint. Je m’empressai mentalement de faire de cette erreur un don afin que sa malhonnêteté présumée ne soit pas préjudiciable à son Karma. Finalement j’étais contente, car je voyais que son travail était honnête et je trouvais qu’il était bon qu’il soit récompensé par cette inadvertance de ma part ; elle était due à mes éternels ennuis avec la partie logique de mon cerveau, celle qui sert aux maths. Il me semble que c’est la partie droite, mais comme c’est cette même partie qui est responsable de l’identification de la droite et de la gauche- chose à laquelle je ne suis jamais parvenue, sans me demander au préalable avec quelle main j’écris, je préfère ne pas dire de quelle partie du cerveau il s’agit…Il e sera pas nécessaire de vous préciser à quel point les choses se sont compliquées avec l’utilisation de l’ordinateur : vous pourrez aisément l’imaginer. S. Di nous avait raconté qu’ils avaient, jadis, eu un chauffeur comme ça : lorsqu’on lui demandait de tourner à gauche, il demandait de quelle gauche il s’agissait puis montrait successivement sa droite et sa gauche…Etait-on chez Diderot ou dans une pièce de Molière?
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