Aujourd’hui, 16 février, est le jour de l’indépendance de la Lituanie, qui il y a dix huit ans était sous le joug soviétique. Voici une histoire vraie de l’époque.
Mon amie G, que certains d’entre vous connaissent car elle vit maintenant à Paris, fréquentait une des nombreuses écoles de la capitale. La maîtresse commença à leur sortir des photos de vieux monsieurs barbus . En montrant l’une d’elles, la maîtresse dit aux enfants : « Et voici votre grand-père».
G. leva alors le doigt ; G. était une élève vive, passionnée, sérieuse et appliquée : la maîtresse se réjouit donc de lui donner la parole. (Je la soupçonne même d’avoir été la chouchoute de la maîtresse jusqu’à l’histoire que je m’apprête à vous conter).
« Madame, il doit y avoir une erreur. Vous pensez bien que je connais bien mon grand-père et ce n’est pas ce monsieur là ». Observant le visage incrédule de la maîtresse, G., pédagogue, mit son explication plus à la portée de son professeur : « J’ai mes propres grand-pères à moi ». (Aujourd’hui G. n’a rien perdu de la personnalité unique qui la distinguait déjà à cinq ans).
Cependant, ce désaveux de ne pas appartenir à la même famille que tous les autres camarades de classe, était bien loin d’amuser la maîtresse, prise en flag’, et qui, ébranlée, avait cherché quoi répondre aux nombreux spectateurs du drame qui était en train de se jouer, dont la moyenne d’âge tournait autour de cinq ans. (Il fallait que ce branle tombe pile le jour, où, par enchantement, les élèves étaient tous silencieux et attentifs, et où ils pointaient fidèlement leur regard bleu inquisiteur sur la malheureuse servante de la Patrie). Le temps s’arrêta, dans ce silence tremblement de terre. En effet, plus la maîtresse s’obstinait à expliquer à G. que Lénine était bel et bien son grand père, plus G. insistait pour dire qu’elle était absolument certaine qu’il ne s’agissait pas de lui, et qu’elle en était tellement certaine que demain, elle lui apporterait une photo, et qu’elle pouvait même lui apporter non pas un, mais ses deux grands-pères si la situation l’exigeait. La maîtresse pourrait ainsi vérifier par elle-même, et voir si ces personnes correspondaient au vieux monsieur rabougri de la photo. Parce qu’elle, qui parlait d’expérience du haut de ses cinq ans, était absolument sûre que le monsieur sur la photo -du reste, mort de surcroît – n’était pas son grand père, car les siens étaient vivants, tous les deux. En plus, ni l’un ni l’autre, ne s’appelaient pareil que ce « Lénine » que la maîtresse avait confondu avec la famille K…. Bref : il y avait là grosse grosse erreur, et G. était déterminée coûte que coûte, à tirer la maîtresse de son ignorance tant pour le bien de ses camarades, qui avaient écouté tout cela sans broncher, que pour celui de la maîtresse. L’heure était grave, G. se sentie investie d’une grande mission pour le bien être de l’humanité : est-ce qu’on a déjà vu ça des maîtresses qui se trompent ? Non : il fallait sauver la maîtresse ! (Ce que Goda, préoccupée uniquement par l’honneur de ces ancêtres, ignorait par la force des choses, était que jamais l’axiome selon lequel « il vaut mieux entendre ça que d’être sourd », n’avait semblé à la maîtresse moins vrai qu’à ce moment-là de sa destinée).




Voici un texte que j’ai traduit et qui m’a tellement attendrie que j’ai décidé de le partager : bonne lecture!