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Pablo Neruda : Confieso que he vivido, 1974

13 décembre 2007

johnfenzel.typepad.comVoici un texte que j’ai traduit et qui m’a tellement attendrie que j’ai décidé de le partager : bonne lecture!

« Parmi les amis de Federico (1) et Rafael (2), il y avait le jeune poète Miguel Hernandez. Moi, je l’ai connu quand il arrivait en espadrilles et pantalon de velours champêtre de ses terres d’Orihuela où il avait été gardien de chèvres. C’est moi qui ai publié ses vers dans mon magazine Cheval vert et j’étais enthousiasmé par la luminosité et le brio de son abondante poésie.

Miguel était tellement paysan qu’il portait une aura de terre autour de lui. Il avait une tête de motte de terre ou encore de patate sortie d’entre les racines de la terre et qui conserve sa fraîcheur souterraine. Il vivait et écrivait dans ma maison. Ma poésie américaine avec ses horizons et ses plaines, l’impressionna et le changea petit à petit.

Il me racontait des contes terrestres d’animaux et oiseaux. C’était un écrivain sorti de la nature comme une pierre intacte, avec une virginité comme celle de la jungle, une force vitale entraînante. Il racontait comme il était impressionnant de poser ses oreilles sur le ventre des chèvres endormies. On entendait ainsi le bruit du lait qui arrivait aux mamelles, rumeur secrète que personne n’a pu écouter hormis ce poète de chèvres.

D’autre fois il me parlait du chant des rossignols. L’est espagnol d’où il venait était plein d’orangers en fleurs et de rossignols. Comme dans mon pays cet oiseau n’existe pas, ce chantre sublime, ce fou de Miguel voulait me donner la plus vive expression plastique de son habileté. Il grimpait à un arbre dans la rue et depuis ses branches les plus hautes il sifflait ou chantonnait comme ses chers oiseaux natals.

Comme il n’avait pas de quoi vivre je lui ai cherché un emploi. C’était difficile de trouver du travail à un poète en Espagne. Finalement, un vicomte haut fonctionnaire du ministère des Relations s’intéressa au cas, et me répondit que oui, qu’il était d’accord, qu’il avait lu les vers de Miguel, qu’il l’admirait, et que celui-ci pouvait indiquer quel poste il souhaitait afin de l’y nommer. Tout excité je dis au poète :

- Miguel Hernandez, tu as enfin un destin. Le vicomte va te placer. Tu seras un haut fonctionnaire. Dis moi quel travail tu désires faire afin qu’ils décrètent ta nomination.

Miguel demeura pensif. Son visage aux grandes rides prématurées se couvrit d’un voile d’appréhension. Deux heures s’écoulèrent et il me répondit seulement le soir. Avec les yeux brillants de celui qui a trouvé la solution à sa vie, il me dit :

- est ce que le vicomte ne pourrait pas me trouver un troupeau de chèvres par ici, près de Madrid ?

Le souvenir de Miguel Hernandez, ne peut pas quitter les racines de mon cœur. Le chant des rossignols de l’est, leurs tours se sont érigées entre l’obscurité et les fleurs d’oranger étaient pour lui une présence obsessionnelle et faisaient partie de la matérialité de son sang, de sa poésie terrestre et sylvestre où s’ajoutaient tous les excès de la couleur, du parfum et de la voix de l’est espagnol avec l’abondance et la fragance d’une puissante et masculine jeunesse« .

Pablo Neruda : Je confesse que j’ai vécu, 1974

(1) Federico Garcia Lorca (2) Rafael Alberti, deux auteurs de la dénommée génération 27

Crédit photo : johnfenzel.typepad.com

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3 commentaires

  1. Es la hora de partir ! Oh abandonado !


  2. Merci pour la traduction de ce beau texte contemporain qui atteste la prégnance de l’intérêt souverain que les modernes accordent aux poètes bucoliques, amants humbles et éloquents d’une nature aux accents suaves et rares, mais jusqu’à quand chantera encore en nous celui que Claudel appelait « notre rossignol intérieur » ?


  3. Bonjour
    Je viens de lire la traduction que tu as fait de ce magnifique texte. Elle me semble (je suis loin d’être experte ) mais elle me parait dans l’ensemble plutôt bien réussie. Je me permets donc juste de faire une toute petite remarque sur l’un des mots pour peut être améliorer ta traduction au maximum : « de sa poésie terrestre et sylvestre » = au lieu de « sylvestre », il me semblerait plus correct de mettre « sauvage » (silvestre).



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